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Las rapadas, exemple de répression

et d'humiliation des femmes

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De gauche à droite: Fernando Hernández Holgado,

Dominique Fernandez et Jordi Guixé

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Fernando Hernández Holgado et Coralie Razous

Après l’emprisonnement, les autres formes de répression des femmes

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Le site de l’association IRIS pour la mémoire historique du camp républicain espagnol

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Avant d'entrer directement dans le cœur du sujet il me semble important de présenter brièvement quelques éléments qui décrivent la condition des femmes  au début des années 30 et sous la République. 

En 1930 les statistiques officielles enregistrent un pourcentage de 9,1% de femmes qui travaillent excluant les travaux des champs, les tâches domestiques, les bonnes et les nurses, et bien évidemment le travail au foyer.

S'il y a quelques 41% d'analphabètes en Espagne la moitié des femmes le sont, soit 12 à 15% de plus que les hommes et seulement 5% accèdent aux études  universitaires

Les normes du code civil maintiennent filles et épouses dans une totale dépendance au père ou au mari lorsqu'il s'agit de prendre des décisions comme accéder à un emploi ou voyager seules.

Il est intéressant de remarquer que la République est représentée symboliquement par une femme coiffée du bonnet phrygien, (la "niña bonita") ce qui donnait à penser que le nouveau régime allait libérer la femme – cheveux libres et débarrassés du traditionnel chignon – de l'oppression machiste que l'Espagne traditionnaliste maintenait obstinément… alors qu'après la Grande Guerre, dans la plupart des sociétés occidentales les femmes commençaient à conquérir avec des droits nouveaux une plus grande autonomie et liberté dans tous les domaines de la vie publique.

Si dès le mois d'avril 1931 la loi électorale reconnait aux femmes le droit de vote, elles sont encore exclues du vote pour les élections constituantes.

Mais les mentalités sont, quant à elles, longues à évoluer !

Si des avancées significatives voient le jour avec l'avènement de la République et représentent les premiers pas d'un processus qui donnera plus de libertés aux femmes, on peut remarquer de nombreux freins mis par la classe politique (y compris les partis républicains) à envisager une égalité totale entre les sexes.

Juste quelques exemples : si elle est mariée, la femme doit obtenir le consentement du mari pour signer un contrat de travail, aux premières élections sur 470 députés seulement 3 femmes seront élues ! Et 5 pour la période 33-36  et les quelques mois de front populaire. Enfin si la constitution adoptée le 9 décembre 1931 et son article 3 donne aux femmes le droit de vote le décompte des voix est intéressant à analyser :

Sur 470 votants : 161 pour, 121 contre, et 188 abstentions ou absents ! Autrement dit seulement 1/3 de l'assemblée constituante a approuvé formellement le vote des femmes.

Manuel Azaña, qui dirigera le gouvernement de 31 à 33 puis celui du front populaire en 36 avant de devenir président en mai de la même année note dans ses mémoires "Eso de que la Nelken opina algo de política me saca de quicio" [Que Nelken (une des 3 premières élues en 31) émette des idées politiques me met hors de moi].

Ce n'était pas gagné pour la cause des femmes !

Il n'est pas surprenant que la courte et difficile période républicaine (avec en plus la parenthèse de la droite au pouvoir entre 33 et 36), n'ait pas permis de modifier en profondeur les mentalités malgré les indiscutables avancées sociales et sociétales.

Avec la victoire des fascistes le retour en arrière sera brutal, violent, et durera plus de 40 ans.

Il faut d'emblée comprendre que la violence politique initiée dès le 18 juillet 36, ne s'est pas arrêtée avec la fin de la guerre. Elle s'est poursuivie durant toute la durée de la dictature mais avec une intensité moindre à partir des années 50, sans toutefois cesser et ce jusqu'à la mort du dictateur.

La répression menée par les troupes rebelles exécutait un plan minutieusement préparé. Mola, la tête pensante et le stratège, Queipo de Llano exaltant ses hommes à l'assassinat de masse (la fameuse "columna de la muerte" (colonne de la mort) de Séville à Badajoz) et justifiant les viols par ses regulares (troupes d'Afrique), et Franco l'opportuniste qui en souriant affirmait qu'il tuerait la moitié de l'Espagne si nécessaire, non seulement approuvaient la barbarie de leurs soldats mais avaient fait de cette barbarie le socle même du pouvoir qu'ils entendaient installer dans le pays pour des siècles.

“Nous sommes décidés à appliquer la loi avec une fermeté inexorable : Morón, Utrera, Puente Genil, Castro del Río, préparez des sépultures ! Je vous autorise à tuer comme un chien quiconque osera vous affronter ; si vous le faites ainsi, vous serez exempts de toute responsabilité. On a envoyé à El Arahal une colonne formée par des éléments de la Légion et des Regulares, qui ont fait là-bas une razzia épouvantable".

"Que ferai-je ? Imposer un châtiment très dur pour faire taire ces idiots de congénères de Azaña. Pour cela, je donne le droit à tous les citoyens qui tomberaient sur un de ces sujets, de le faire taire d’un coup de fusil. Ou bien qu’il me l’amène, c’est moi qui m’en chargerai".

"Nos valeureux Légionnaires et Regulares ont appris à ces lâches de rouges ce que veut dire être un homme. Et, au passage aussi à leurs femmes. Après tout, ces femmes communistes et anarchistes le méritent bien, n’ont-elles pas joué à l’amour libre ? Maintenant au moins, elles sauront ce que sont les vrais hommes et non pas ces tapettes de miliciens. Elles auront beau se démener et trépigner, elles n’y échapperont pas”.

"Ils vont connaître mon système: pour chaque homme d’ordre qui tombe, je tuerai dix extrémistes au moins, et les dirigeants qui fuient ne doivent pas croire qu’ils vont échapper de cette façon : je les sortirai de sous la terre s’il le faut et s’ils sont morts, je les tuerai à nouveau".

Extraits des discours radiophoniques du général Gonzalo Queipo de Llano en 1936.

“Il n’y a pas d’autre chemin que de mener les choses jusqu’à leur terme, jusqu’à l’écrasement de l’adversaire; Parlementer? Jamais! Cette guerre doit se terminer avec l’extermination des ennemis de l’Espagne”; “A cette étape de la guerre, j’ai décidé qu’elle sera quant à moi, sans merci”(…)

“Il faut semer la terreur… il faut inspirer le sentiment de domination en éliminant sans scrupules et sans trembler ceux qui ne pensent pas comme nous”.

“Notre guerre n’est pas une guerre civile, une guerre de pronunciamiento, mais une Croisade des hommes qui croient en Dieu, qui croient en l’âme humaine, qui croient au bien, à l’idéal, au sacrifice, qui lutte contre les hommes sans foi, sans morale, sans noblesse... Oui, notre guerre est une guerre religieuse. Nous, tous ceux qui combattons, chrétiens, musulmans, sommes des soldats de Dieu et nous ne luttons pas contre d’autres hommes mais contre l’athéisme et le matérialisme, contre tout ce qui abaisse la dignité humaine que nous voulons élever, purifier et ennoblir…”

Extraits des discours radiophoniques du général Emiliano Mola.

Et, dans ce projet et cette visée d'anéantissement, d'extermination, les femmes occupaient une place de choix car elles représentaient la racine même du mal pour avoir contrevenu sous la République, au rôle et au statut que leur assignait la tradition et dont l'église catholique apostolique romaine est la gardienne, mais surtout rendues responsables de porter ou d'avoir enfanté des enfants "rojos".

Cette vision fanatique s'appuyait sur les théories délirantes du commandant et psychiatre en chef des armées Antonio Vallejo-Nájera, dont le discours prétendument médico-scientifique venait légitimer la répression des femmes qu'il qualifiait de "délinquantes marxistes féminines". L'essentiel de son argumentation reposait sur une conception rétrograde et misogyne de la femme dont les caractéristiques  se résumaient dans la faiblesse de son équilibre mental, une labilité psychique, une incapacité à contrôler ses émotions et sa personnalité, une forte tendance à l'impulsivité… l'ensemble du tableau entrainait le fait qu'elles n'avaient pas de capacité pour penser, et il pouvait conclure que le psychisme féminin  présentait de nombreux points commun avec un stade infantile ou avec l'animal. Tout ceci favorisait les conduites antisociales et transgressives des femmes, aussi bien sur le terrain politique que délinquantiel comme la prostitution, et la faute en revenait au régime républicain qui avait favorisé une liberté qui les avait éloignées des "rigides contraintes religieuses".

Ces théorisations, fumeuses autant que fanatiques, ont largement permis d'assimiler les transgressions morales à des délits et aux juges d'envoyer les femmes en prison avec des peines démesurées ou devant le peloton d'exécutions et dans le même temps de justifier toutes les violences de nature sexuelle y compris les viols qu'elles pouvaient subir.

Ceci m'amène à présenter les différents types de répression envers les femmes, qui les différencient de celles souffertes par les hommes.

Dans tous les cas et quelle que soit la forme prise par la violence à leur égard elles ont subi une double répression et exclusion sociale : en tant qu'engagées politiquement, "rouges" (ou familières de "rouges") selon l'expression générique des franquistes pour désigner les opposants au soulèvement, quelle que soit par ailleurs leur idéologie, et en tant que femmes.

Pour préciser autrement les choses, la spécificité de la répression des femmes a revêtu un double caractère, politique et de genre.

Ainsi l'engagement politique des femmes est jugé d'un point de vue moral et ce dernier pèse parfois bien plus dans la balance des peines que le militantisme lui-même. Par exemple, les "miliciennes", si elles ont porté "el mono con el correaje" (la salopette et le baudrier) il en est fait état dans le jugement, et cela aggrave la peine prononcée qu'elles aient ou non combattu au front Elles transgressaient gravement les critères de la féminité édictés par l'église et la tradition ! De plus elles manifestaient leur "dégénérescence morale"  et leurs "instincts de cruauté" établis par les théories de Vallejo sur leur "pathologie psychosociale".

Accusées en outre de "morale douteuse" elles étaient assimilées aux prostituées.

Dans les territoires, les villes et villages conquis par les troupes franquistes, les femmes dénoncées comme telles par les gens de droite revenus avec les vainqueurs étaient sauvagement réprimées. Il en était de même pour celles qui étaient mariées civilement ou ne fréquentaient pas l'église, ou avaient une "conduite licencieuse", comme vivre en concubinage, ou encore filles, épouses ou mères de "rouges" qui avaient fui, ou tout simplement celles qui s'étaient prononcé en faveur de la République, voire celles qui avaient insulté des "gens d'ordre" ou d'église ou s'étaient moqués d'eux ou s'étaient réjouies si certains de ces derniers avaient été exécutés… la liste est longue des "délits" que ces femmes pouvaient soi-disant avoir commis, comme avoir maudit les avions qui les bombardaient, avoir participé à des manifestations, être syndiquées, avoir pratiqué le naturisme … et un long etc.

Elles étaient alors arrêtées, enfermées, battues voire torturées et souvent violées.

La plupart du temps elles étaient d'abord tondues, "rapadas", gavées d'huile de ricin et promenées parfois en musique, dans des charrettes ou à dos d'âne, dans les rues a demi nues pour que les gens les voient déféquer sur elles même sous l'effet de l'huile de ricin. On leur laissait souvent quelques mèches où étaient noués des petits tissus aux couleurs de la phalange ou du drapeau national.

On les obligeait à laver les rues des villages en utilisant  par contre un drapeau de la république, nettoyer les églises ou la caserne de la garde civile.

La fonction de l'huile de ricin ne servait pas seulement pour humilier ces femmes, la purge avait aussi une fonction symbolique celle de laver les femmes de la souillure marxiste et principalement faire évacuer de leurs entrailles cette ordure puisqu'elles avaient enfanté des enfants marxistes.

En ce qui concerne la tonte des cheveux là aussi au-delà de l'humiliation elle prétendait répondre à l'image de la "niña bonita" dont les cheveux libérés au vent préfiguraient la libération de la femme : "maintenant on te les rase pour que disparaissent les ¨symboles de la sensualité, les attributs de la séduction, ceux de la pècheresse".

Il est d'ailleurs significatif que les femmes dans leur grande majorité et lorsqu'elles ont pu en parler, ont toujours dit que la tonte représentait une humiliation et une souffrance plus grande que le viol car ce dernier provoque la rage et de la haine ainsi qu'un désir de révolte et de vengeance contre les violeurs, alors que la tonte représente davantage la destruction de l'image de soi. Si dans le viol il y a le visage du violeur à haïr, dans la tonte pratiquée par les mains anonymes le seul visage à haïr est en définitive le sien, entrainant paradoxalement un sentiment d'auto culpabilité.

Je cite un texte de l'historienne Yannick Ripa :

Au long silence des historiens, a répondu de part et d'autre des Pyrénées, celui des tondues. Elles se taisent, comme le font les vaincus ou les victimes pour survivre au doigt accusateur, hors surtout de la honte. Les femmes ont continué à se taire, au sein même de leur famille. Au silence protecteur du temps du franquisme a succédé le silence pour continuer à vivre, silence qui se rompt aujourd'hui; avant la mort.

Elles s'expriment en phrases brèves d'une telle similitude qu'on croirait qu'elles se sont données le mot : « Ce fut pire que tout ». Tout, pire que les tortures les plus cruelles, les plus sadiques, pire que les os rompus, les corps brûlés, les coups mutilés, la faim, jusqu'à la mort, l'exécution le long du mur d'un cimetière et les trente ans de prison ?

Pire, quelques coups de ciseaux... Qu'est-ce qui se joue là que les fascistes ont utilisé, que les tondues ont vécu, que les historien(ne)s ne font que percevoir ? Alors on se risque : « Pire que le viol ? » « Oui, pire », affirment-elles, entre rage et émotion. Et leurs mots entrecroisés dessinent une hiérarchie inattendue de la violence contre les femmes. Le viol, expliquent-elles, se vit face à un bourreau, il provoque la haine, il fait surgir en soi une force qui se nomme vengeance contre le violeur s'il n'a pas d'identité, il a au moins un visage. Coups de ciseaux, des mains, rien que des mains, geste bref mais longue humiliation du soi mis à nu devant tous. Pas de visage à haïr ? « Si », balbutient-elles, « le sien » ; déplacement de la haine.

On voit à travers ces témoignages que si le viol révolte, la tonte abat.

La vengeance devient honte et la proximité sonore des mots espagnols semble être là pour le dire : de la venganza a la vergüenza (de la vengeance à la honte).

Il s'agissait donc non seulement de punir mais surtout d'humilier publiquement pour que la honte les rende à nouveau invisibles comme se doit de l'être une bonne chrétienne. L'autre fonction de cette barbare répression était bien évidemment aussi de servir d'exemple et d'avertissement à toutes celles qui seraient tentées de s'écarter de la voie tracée par le national-catholicisme du nouveau pouvoir.

Cela n'empêchait pas, pour celles qui n'avaient pas déjà été fusillées sans jugement et jetées dans des fosses communes après avoir été violées et sauvagement battues, qu'elles soient ensuite traduites, par groupe le plus souvent, dans des simulacres de justice rendue par les tribunaux militaires lesquels, quel que soit le délit reproché à chacune, les condamnaient à des peines pouvant aller jusqu'à 30 ans de réclusion et dont la moindre n'était pas le plus souvent inférieure à 10 ans.

D'autres aspects de la spécificité de la répression des femmes

Dans les prisons franquistes (pendant et après la guerre) il n'y a jamais eu pour les prisonniers l'emploi du qualificatif : "mari de rouge" ! Alors que fleurissaient les appellations de "femme de rouge" ou "mère, sœur, fille de rouge". On pouvait également retrouver cette appellation dans les attendus de procès pour appuyer les accusations portées contre elles… condamnées par procuration!

Femmes "otages" emprisonnées car on n'a pas trouvé et arrêté, les hommes de la famille qui ont rejoint les maquis qui commencent à s'organiser ou se sont exilés à l'étranger. Otages en quelque sorte car elles n'ont pas voulu dire, ou pas pu dire ne le sachant pas, où se cachaient leurs proches.

Mais à l'extérieur des prisons, partout la répression sous de multiples formes, que j'énumère plus loin, a frappé les "femmes de prisonniers" alors que l'on n'a jamais entendu parler de "mari de prisonnière".

Pour aller un peu plus loin sur ce thème de la prison où femmes et hommes étaient incarcérés dans des conditions infrahumaines, on peut repérer dans l'univers carcéral les éléments et des caractéristiques qui les différencient et dont la plus importante est la présence des enfants.

En effet de nombreuses femmes enceintes ou ayant des enfants en bas âge ont été incarcérées dans les conditions épouvantables qui étaient celles du premier franquisme jusqu’au début des années cinquante.

Pour les femmes condamnées à mort on attendait qu'elles accouchent et après leur avoir laissé allaiter quelques temps leur bébé – mais ceci restait à la discrétion des autorités – on les fusillait et si parfois ils étaient rendus à des familiers, la plupart du temps l'enfant était donné à des dignitaires du régime en faisant disparaitre les traces de leurs origines, pour qu'ils soient éduqués comme de bons catholiques fidèles au régime. Ils pouvaient aussi être internés dans des institutions religieuses qui tenaient d'avantage du bagne d'enfants que de la colonie de vacances.  (En 43, 11000 enfants "accueillis "ainsi. Entre 44 et 48 le patronage de San Pablo qui s'occupait des enfants de prisonnières  en accueillait 30.000). Parfois même ils étaient abandonnés dans les rues, à Madrid par exemple c'était près de la gare d'Atocha où les gens n'osaient même pas s'en approcher.

Ce rapt d'enfants dans le but de les rééduquer avec les valeurs du national syndicalisme et dans le strict respect des dogmes de l'église afin de leur arracher les germes du marxisme transmis par leurs parents, se prolongeront jusque dans les années 80 sous une forme différente : celle, organisé par des congrégations religieuses,  d'un véritable et rémunérateur trafic d'enfants nés non plus de mères emprisonnées, mais de mères isolées, pauvres et célibataires, à qui on disait que le bébé était mort à la naissance… et si elles exigeaient d'au moins le voir on leur présentait un cadavre de nouveau-né conservé dans un congélateur.

Dans les premières années d'après-guerre, le fait d'avoir leur enfant en prison dans les conditions lamentables d'hygiène de malnutrition, de violence à l'égard des femmes représentait une souffrance supplémentaire pour les mères et une possibilité sadique de chantage à leur égard.

La répression sur les femmes de prisonniers.

Beaucoup de femmes restées seules après l'exécution, l'emprisonnement ou l'exil du mari ou du compagnon, subirent une répression économique par l'application de la loi de responsabilités  politiques de 1939, qui avec la rétroactivité qu'elle prévoyait dans les inculpations, permettait de poursuivre et condamner les personnes pour des actes qui pouvaient contrevenir à l'idéologie des vainqueurs, et ce, rétroactivement depuis 1934, alors que le pays était en République. Elle les condamnait à payer des sommes considérables qu'elles ne pouvaient la plupart du temps pas assumer ou qui les expropriait des biens qu'elles pouvaient posséder. Pour ces femmes, cela se traduisait systématiquement par une exclusion sociale qui les jetait dans la mendicité, le marché noir ou la prostitution ou les rendait dépendantes de la bienfaisance.

Epuration professionnelle.

Elle touche de nombreuses femmes qui avaient obtenu un poste dans l'administration et en particulier les maitresses d'école.

Les chiffres de cette épuration sont difficiles à trouver mais on estime à plus de 12000 le nombre d'enseignantes expulsées ou déplacées de leurs postes dans 13 provinces espagnoles, ce qui représente plus de 55% des personnels soumis à cette épuration.

Il s'agissait bien sur là encore de punir les vaincues, mais aussi et surtout de reconstruire un système éducatif qui dispense aux enfants les valeurs du national-catholicisme, confié de nouveau prioritairement à l'église.

Autre aspect  encore pris par la répression : le contrôle social  qui prenait la forme d'une stricte surveillance morale et a largement contribué à maintenir un climat de peur qui enfermait la population dans le silence.

De nombreuses autres formes plus cachées ou subtiles sont également intervenues, comme le fait d'interdire aux femmes de porter le deuil et de faire vivre la mémoire des victimes. Cela touchait particulièrement les femmes car la plupart des morts au combat étaient des hommes.

Cette "condamnation de la mémoire" explique certainement l'énorme difficulté qu'éprouvent aujourd'hui encore, 80 ans après ces événements et après 40 ans de molle démocratie, les espagnols à se réapproprier véritablement la mémoire de ces évènements.

J'ai parlé plusieurs fois de tradition et de traditionalisme et pour terminer je pense nécessaire à ce propos de préciser en quoi et comment cette perpétuelle référence qui fait également appel à la notion de "raza" et de son corollaire "hispanidad"", ont été utilisées par le franquisme pour justifier  une répression de genre d'abord et construire une politique et un modèle "genré" de société ensuite.

Depuis la Reconquista un "idéal catholique féminin" irrigue la société espagnole de stéréotypes construits sur une vision des relations de genre que la victoire franquiste va, sous l'influence de L'Eglise, réactiver après la courte parenthèse républicaine, et ce avec l'incroyable brutalité et une violence démesurée que nous avons vu, dont le but clairement exprimé était d'éradiquer définitivement toute velléité de retour en arrière.

C'est cette récupération de la tradition catholique de la "contre-réforme" (réaction de l'Eglise romaine face à la Réforme protestante au XVI siècle) qui ramène au jour, dès les années 40, des écrits comme celui de Juan Luis Vives : "La instrucción de la mujer cristiana" de 1523.

Toute l'éducation féminine est centrée sur la préservation de la chasteté, l'intégrité non seulement virginale mais aussi spirituelle.

"Las mujeres, cuando no saben guardar su castidad, merecen tanto mal, que no es bastante el precio de la vida para pagarlo". (Les femmes quand elles ne savent pas garder leur chasteté, méritent une telle punition, que le prix de la vie ne suffit pas à le payer)…

Cette vertu des jeunes femmes devait se construire par l'éducation (Vives n'était pas opposé à l'éducation des filles) mais une éducation différente de celle des garçons.

On peut donc instruire la femme mais dans le but de la rendre plus vertueuse grâce à une instruction appropriée qui consiste à séparer le savoir assimilé à la sagesse de la luxure, et dont le but ultime est de devenir de meilleures épouses et mères mais également plus dociles et respectueuses de l'autorité du père et du mari. Elle doit apprendre pour savoir, certes, et non pour montrer aux autres qu'elle sait, car il est bon qu'elle se taise car c'est alors la vertu qui parle en elle. On n'attend d'elles qu'une seule chose et cette chose est la chasteté.

 Bien évidemment si la virginité est la condition la plus parfaite de la féminité, le mariage est toute fois le but de toute bonne chrétienne et indispensable à son destin de mère.

Fray Luis de León complète le tableau de références idéologico-religieuses du franquisme dans un livre "la perfecta casada" (la parfaite épouse) qui date de 1583 et deviendra le cadeau de mariage traditionnel pour les jeunes filles de la classe moyenne sous Franco.

Il détaille toutes les vertus de l'épouse chrétienne : obéissance et abnégation complètent avec le silence, les obligations qui incombent aux femmes.

"Porque, así como la naturaleza… hizo a las mujeres para que, encerradas, guarden la casa, así les obligo a que cerrasen la boca" ("Car, comme la nature a fait les femmes pour que, enfermées, elles gardent la maison, elle les obligea de la même façon à fermer leur bouche")

La nature n'a pas fait la femme, bonne et honnête, pour l'étude des sciences, des choses complexes, difficiles, mais pour remplir une fonction simple : les tâches domestiques, car comme elle a limité leur entendement, elle réduisit conséquemment leur parole et leur raisonnement.

Vous pouvez penser et argumenter : mais comment concilier chasteté et procréation ? C'est que vous oubliez que l'Eglise catholique apostolique romaine à réponse à tout ! Et la Vierge Marie alors !

De là se construit le binôme catholique de l'identité féminine : vierge et mère. Quant à Eve, elle symbolisera bien évidement pour compléter le tableau, la femme déchue celle qui succombe à la tentation.

Une, parmi d'autres, des conséquences de ces "théolucubrations" c'est que l'adultère de la femme sera la plus abominable des transgressions et en conséquence puni avec une sévérité bien plus grande que celui de l'homme.

Ces références et cet endoctrinement utilisés pendant toute l'ère franquiste et qui commence dans les territoires  qu'ils ont "libérés" pendant la guerre, éclairent l'intensité de la violence de la répression et sa spécificité  subies par les femmes pendant la guerre mais également leur statut et la place à laquelle elles seront reléguées durant la dictature…. Ce que mes collègues vont développer à présent.  

Enfin et en guise de conclusion, comment ne pas trouver l'influence de cette idéologie dans la prédominance aujourd'hui encore des comportements machistes en Espagne et ailleurs, et dans les nombreux actes de violence que les femmes subissent quotidiennement dans le cadre du mariage (ou professionnel).

Alors que l'Espagne a adopté en 2005 puis 2009 une législation pionnière et parmi les plus avancées dans la lutte contre ce fléau, 12,5% de femmes ont été victimes de violences conjugales en 2015 et 121 sont mortes sous les coups de leur compagnon en 2015.

A titre d'illustration :

Le président du conseil général des espagnols de l'extérieur et ex député du PP, José Manuel Castelao a été contraint de démissionner de sa charge après avoir dit en octobre 2012:

"Las leyes son como las mujeres, están para violarlas".

Notre association

IRIS-Mémoires d’Espagne a été créée à TOULOUSE en 1996. IRIS signifiait au départ Itinéraires Recherches Initiatives du Sud. C'est aussi un papillon évoqué dans La Langue des Papillons, le superbe film de José Luis Cuerda (1999). Désormais, l'association travaille, avec d'autres, à la réappropriation de la mémoire historique du camp républicain espagnol et sur les enjeux mémoriels actuels en France et en Espagne.

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• Sur les procès Garzón :

Amnesty International


El Pais

• Chansons de la IIe République et de la Guerre civile par le groupe El Comunero :

El Comunero

 


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